Breaking the wall

 

« Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. »

Estienne de La Boétie, Discours de la Servitude Volontaire

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Maurice Barrès : Equilibre

 « La réflexion et l’usage m’engagent à ensevelir au fond de mon âme ma vision particulière du monde. La gardant immaculée, précise et consolante pour moi à toute heure, je pourrais, puisqu’il le faut, supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarités des gens. – Je saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par quelles approbations ! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l’on agrandit le jeu, j’imagine qu’on trouvera, dans cette souplesse à se garder en même temps qu’on paraît se donner, un plaisir aigu de mépris. Equilibre pourtant difficile à tenir ! L’homme intérieur, celui qui possède une vision personnelle du monde, parfois s’échappe à soi-même, bouscule qui l’entoure et, se révélant, annule des mois merveilleux, de prudence ; s’il se plie sans éclat à servir l’univers vulgaire, s’il fraternise et s’il ravale ses dégoûts, je vois l’amertume amassée dans son âme qui le pénètre, l’aigrit, l’empoisonne. Ah ! ces faces bilieuses, et ces lèvres desséchées, avec bientôt des coliques hépatiques ! »

M. Barrès, Sous l’œil des Barbares

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Clausewitz : La forme du courage totale

Carl von Clausewitz, est un général prussien, refondateur de l’armée prussienne après la défaite face à Napoléon. De son ouvrage posthume et édité par sa femme, De la guerre, on ne retient souvent que la fameuse phrase : “la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens”. Partant ce constat, il analyse les relations entre la guerre et la politique, comment les deux se conditionnent, et comment la guerre finit par avoir une vie propre, et donc des exigences propres, qui peuvent parfois être en contradiction avec les exigences de la politique. Clausewitz étudie la nature de la guerre, ses moyens, l’omniprésence voire l’omnipotence du danger dans la guerre et donc la nécessite du courage pour mener la guerre.

Traduction de ma main.

La guerre est le lieu du danger, le courage est ainsi avant toutes la première des qualités du guerrier.

Le courage est d’une double espèce. Il y a d’abord le courage face au danger personnel, puis le courage face à la responsabilité, devant le siège de quelque pouvoir extérieur ou intérieur, c’est-à-dire devant la conscience. Il n’est question ici que du premier.

Le courage face au danger personnel est à nouveau d’une double espèce : premièrement il peut s’agir de l’indifférence face au danger, qu’elle provienne de l’organisme de l’individu, du mépris de la vie ou de l’habitude, il est dans tout les cas à voir comme un état permanent.

Deuxièmement le courage peut provenir de motifs positifs comme l’honneur, l’amour de la patrie, l’enthousiasme de toutes sortes. Dans ce cas le courage n’est ni un état ni un mouvement d’habitude, c’est un sentiment.

Il est concevable que ces deux espèces aient un effet différent. La première espèce est plus sûre, parce que le courage est alors devenu une deuxième nature qui ne quitte jamais la personne, la deuxième mène souvent plus loin ; la première forme appartient plus à la fermeté, la deuxième plus à la hardiesse ; la première rend la raison plus timide, la deuxième l’augmente parfois, mais l’aveugle aussi souvent. Les deux unies donnent la forme du courage totale.

La guerre est le lieu des fatigues physiques et des souffrances ; ne pas en être ruiné nécessite une certaine force du corps et de l’âme, qui innée ou acquise, agit de la même manière. Avec ces qualités, sous la conduite de la seule raison, l’homme est déjà un outil apte à la guerre ; et ces qualités sont celles que nous rencontrons généralement répandues chez les peuples sauvages et mi-civilisés. Allant plus loin dans les exigences que la guerre nécessite de ceux qui y prennent part, nous rencontrons des forces de compréhension dominantes. La guerre est le lieu de l’incertitude ; les trois-quarts des éléments sur lesquels l’action dans la guerre est fondée reposent dans la brume d’une incertitude plus ou moins importante. Ressentir la vérité avec la mesure de son jugement nécessite donc d’abord un esprit clair, aigu.

Un esprit commun peut rencontrer une fois par hasard cette vérité, un courage exceptionnel peut une autre fois en compenser l’absence, mais la majorité des cas, c’est-à-dire un succès moyen, révèlera toujours une compréhension manquante.

Carl von Clausewitz, De la guerre

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Le culte de la terre et des morts

Un Immortel : Maurice Barrès

Né à Charmes (Vosges), le 17 août 1862.

Maître à penser de toute une génération, Maurice Barrès le fut tout autant par son œuvre littéraire que par son style de vie.

Dans les années 1880, il fréquenta à Paris le cénacle de Leconte de Lisle et les milieux symbolistes. Parallèlement à sa carrière d’écrivain qui lui assura un succès précoce — il n’a que vingt-six ans quand paraît le premier tome de sa trilogie Le culte du moi — il se lança dans la politique. Boulangiste par anticonformisme et par rébellion contre l’ordre établi, il fut élu député de Nancy en 1889. L’Affaire Dreyfus qu’il vécut comme une menace de désintégration de la communauté nationale l’incita d’emblée à se placer dans le camp des antidreyfusards dont il devint l’un des chefs de file. Dès lors, sa pensée s’orienta vers un nationalisme traditionaliste, plus lyrique et moins théorique que celui de Maurras, mais fondé sur le culte de la terre et des morts.

Pour défendre ses idées, il fonda, en 1894, son propre journal, La Cocarde, et écrivit surtout entre 1897 et 1902 la trilogie du Roman de l’énergie nationale dans lequel le « culte du moi » se trouvait enfin transcendé dans la fidélité au sol natal.

À la suite de « l’Affaire », il ne devait plus quitter l’arène politique, assumant la présidence de la Ligue de la Patrie française puis celle de la Ligue des patriotes, à la tête de laquelle il succéda à Paul Déroulède en 1914, affichant enfin pendant toute la durée de la guerre un patriotisme cocardier qui lui valut d’être élu par Le Canard enchaîné, chef « de la tribu des bourreurs de crâne ».

Dès avant la guerre cependant, l’année 1906 devait lui apporter la consécration politique et littéraire grâce à une double élection : comme député de Paris — il le resta jusqu’à sa mort — et comme académicien. Après s’être présenté en 1905 au fauteuil d’Eugène Guillaume et avoir échoué contre Étienne Lamy (qui devint le 500e « Immortel »), il avait brigué la succession du duc d’Audiffret-Pasquier mais s’inclina, étant simple député, devant la candidature du ministre Ribot. La mort du poète Heredia ouvrit alors une seconde vacance qui permit à Maurice Barrès d’être élu le 25 janvier 1906, par 25 voix contre 8 à Edmond Hauraucourt et une voix à Jean Aicard. Il fut reçu le 17 janvier 1907 par le vicomte de Vogüé. Il reçut à son tour Jean Richepin, en 1909.

Mort le 4 décembre 1923.

Source

Archive INA, 1973 : Le fils de Maurice BARRES, Philippe, évoque avec le réalisateur la figure de son père.A travers de nombreuses anecdotes, il raconte ses souvenirs d’enfance puis l’éducation qu’il a reçue, son père ayant toujours été très proche et s’occupant beaucoup de lui.

Il est des lieux où souffle l’esprit.”, La Colline Inspirée

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Claude Lévi-Strauss : Une situation paradoxale

Quelques réflexions sur l’islam inspirées à Lévi-Strauss par un passage au Pakistan.

Sur le plan esthétique, le puritanisme islamique, renonçant à abolir la sensualité, s’est contenté de la réduire à ses formes mineures : parfums, dentelles, broderies et jardins. Sur le plan moral, on se heurte à la même équivoque d’une tolérance affichée en dépit d’un prosélytisme dont le caractère compulsif est évident. En fait, le contact des non musulmans les angoisse. Leur genre de vie provincial se perpétue sous la menace d’autres genres de vie, plus libres et plus souples que le leur, et qui risquent de l’altérer par la seule contiguïté.

Plutôt que de parler de tolérance, il vaudrait mieux dire que cette tolérance, dans la mesure où elle existe, est une perpétuelle victoire sur eux-mêmes. En la préconisant, le Prophète les a placés dans une situation de crise permanente, qui résulte de la contradiction entre la portée universelle de la révélation et l’admission de la pluralité des fois religieuses. Il y a là une « situation paradoxale » au sens pavlovien, génératrice d’anxiété d’une part et de complaisance en soi-même de l’autre, puisqu’on se croit capable, grâce à l’Islam, de surmonter un pareil conflit. En vain, d’ailleurs : comme le remarquait un jour devant moi un philosophe indien, les musulmans tirent vanité de ce qu’ils professent la valeur universelle de grands principes : liberté, égalité, tolérance ; et ils révoquent le crédit à quoi ils prétendent en affirmant du même jet qu’ils sont les seuls à les pratiquer.

Un jour, à Karachi, je me trouvais en compagnie de Sages musulmans, universitaires ou religieux. A les entendre vanter la supériorité de leur système, j’étais frappé de constater avec quelle insistance ils revenaient à un seul argument : sa simplicité. La législation islamique en matière d’héritage est meilleure que l’hindoue, parce qu’elle est plus simple. Vent-on tourner l’interdiction traditionnelle du prêt à intérêt : il suffit d’établir un contrat d’association entre le dépositaire et la banquier, et l’intérêt se résoudra en une participation du premier dans les entreprises du second. Quant à la réforme agraire, on appliquera la loi musulmane à la succession des terres arables jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment divisées, ensuite on cessera de l’appliquer – puisqu’elle n’est pas article de dogme – pour éviter un morcellement excessif : There are so many ways and means…

Tout l’islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l’esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d’une très grande (mais trop grande) simplicité. D’une main on les précipite, de l’autre on les retient au bord de l’abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos gilles pendant que vous êtes à la campagne ? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C’est ainsi qu’on en arrive au burkah moderne, semblable à un appareil orthopédique avec sa coupe compliquée, ses guichets en passementerie pour la vision, ses boutons-pression et ses cordonnets, le lourd tisse dont il fait pour s’adapter exactement aux contours du corps humain tout en le dissimulant aussi complètement que possible. Mais, de ce fait, la barrière du souci s’est seulement déplacée, puisque maintenant il suffira qu’on frôle votre femme pour vous déshonorer, et vous vous tourmenterez plus encore. Une franche conversation avec de jeunes musulmans enseigne deux choses : d’abord, qu’ils sont obsédés par le problème de la virginité prénuptiale et de la fidélité ultérieure ; ensuite que le purdah, c’est-à-dire la ségrégation des femmes, fait en un sens obstacle aux intrigues amoureuses, mais les favorise sur un autre plan : par l’attribution aux femmes d’un monde propre, dont elles sont les seules à connaître les détours. Cambrioleurs de harems quand ils sont jeunes, ils ont de bonnes raisons pour s’en faire les gardiens une fois mariés.

Hindous et musulmans de l’Inde mangent avec leurs doigts. Les premiers, délicatement, légèrement, en saisissant la nourriture dans un fragment de chapati ; on appelle ainsi ces larges crêpes, vite cuites en les plaquant au flanc intérieur d’une jarre enfouie dans le sol et remplie de braises jusqu’au tiers. Chez les Musulmans, manger aves ses doigts devient un système : nul ne saisit l’os de la viande pour ronger la chair. De la seule main utilisable (la gauche étant impure, parce que réservée aux ablutions intimes) on pétrit, on arrache les lambeaux ; et quand on a soif, la main graisseuse empoigne le verre. En observant ces manières de table qui valent bien les autres, mais qui, du point de vue occidental, semblent faire ostentation de sans-gêne, on se demande jusqu’à quel point la coutume, plutôt que vestige archaïque ne résulte pas d’une réforme voulue par le Prophète : « Ne faîtes pas comme les autres peuples, qui mangent avec un couteau », inspiré par le même souci, inconscient sans doute, d’infantilisation systématique, d’imposition homosexuelle de la communauté par la promiscuité qui ressort des rituels de propreté après le repas, quand tout le monde se lave les mains, se gargarise, éructe et crache dans la même cuvette, mettant en commun, dans une indifférence terriblement autiste, la même peur de l’impureté associée au même exhibitionnisme. La volonté de se confondre est d’ailleurs accompagnée par le besoin de se singulariser comme groupe, ainsi l’institution du purdah : « Que vos femmes soient voilées pour qu’on les reconnaisse des autres ! »

Tristes Tropiques, C. Levi-Strauss

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Manifeste

Manifeste, j’ose intituler ce texte, avec tout ce que cela peut avoir de maladroit, de hâtif et de déplacé.

 

Je suis un, deux, dix poèmes suspendus. Je suis un futur. Je suis éternellement en puissance. Je suis sur toutes les routes que je n’ai jamais prises. Je suis potentialité, pure potentialité. J’ai le souvenir de guerres que je n’ai pas faites. Je suis énergie. Je suis l’encre dans l’encrier. Je bouillonne mais aucune vapeur. Je veux et ne fais pas. Je suis un, deux, dix poèmes suspendus.

Entre la Vie et la Mort, entre l’Etre et le Néant, que choisiras-tu ? Il n’est pas d’autre question valable. Choisis-tu la Vie ? Choisis-tu la Mort ? Mais choisis ! Cours ta course, tu es seul à pouvoir le faire. Choisis, tranche, partage, et alors ne dévie plus. Choisis une fois, choisis deux fois, choisis mille fois. Tu ne peux que recommencer. As-tu choisi ? bien, alors choisis encore et encore. Vas au bout de la logique, au bout de ta route.

J’ai choisi la Vie, j’ai cherché l’Etre, et je cherche l’Etre, et je choisis la Vie. Ne pas dévier, comme la flèche. Non la flèche ne choisit plus, elle suit son destin jusqu’à se ficher dans sa cible. Comme le navire plutôt. Oui, comme le navire qui doit en permanence choisir à nouveau sa route, régler ses voiles, surveiller son gouvernail, s’écarter et choisir, dévier et choisir. La Vie est en face, là, ne la vois tu pas ? La Vie est tout droit. La Mort est à droite, la Mort est à gauche, la Mort est derrière. Choisis, choisis la Vie.

Je veux décrire le Mouvement. Mouvement du corps, Mouvement de l’âme. Si j’ai chanté les sombres mouvements de l’âme, je ne veux ainsi que mieux les circonvenir, les détourner de la mort, et les diriger vers la Vie. L’énergie est là. Mais elle se perd dans de vains soubresauts stériles. Oh, que ne se perde cette énergie ! Qu’elle chante plutôt, oui qu’elle chante la force, la tension et la vie ; qu’elle chante les idéaux, purs jaillissements de l’âme vers l’Etre ; qu’elle chante les coups d’éclat, actions rapides et héroïques. Ne nous trompons pas ! Il y a au moins autant d’héroïsme à accepter son destin, à le prendre à bras le corps résolument pour le faire pleinement sien, devenir soi pour que son destin devienne quelqu’un, qu’il y en a dans les actions spectaculaires, court instant de vie intense qui donne à l’acteur déjà sa récompense.

Je veux chanter la tension, corde invisible de l’arc qui va du Néant à l’Etre, tout juste vibration de l’air, élan, pur élan, qui cherche ce qu’il pressent déjà, sans le connaître. Le Néant ne peut pas connaître l’Etre mais y aspire. Tension, désir, souffle qui appelle, souffle qui inspire. Irrépressible comme la gravité, mais plus violente encore, comme la gravité, mais vers les sommets. Et cet élan ne connaît pas son but, et il s’égare. Souvent. Il connaît tout juste son origine.

Je veux chanter l’exaltation, les fronts fiévreux, les alcools forts, le sang qui bat violemment aux tempes. Sous la lune, je suis cette nuit, passée un éclair. Sur le sol de la forêt, un feu semble projeter sa propre clarté sur le disque céleste. Et je suis ce feu. Les mots fusent et s’entremêlent, comme ces papillons et moustiques, dans la clarté incertaine, percée insolente dans la nuit. Et je suis ces mots. Et l’alcool coule dans les gorges, vert, bleu et rouge et échauffe le sang. Et je suis cet alcool. Et l’enthousiasme monte de la terre même, et monte jusqu’en nos cœurs et nos esprits. C’est l’enthousiasme, nous le croyons, quand ce n’est que l’excitation malsaine de nos chairs et de nos esprits. Et je ne suis pas cet enthousiasme.

Je veux chanter l’Ordre, sa beauté, sa force et sa joie, son harmonie parfaite et sa paix. Je ne recherche que l’apaisement, la paix, l’ordre intérieur et l’ordre extérieur. L’Ordre le plus haut, fertile et bienveillant. Dans la cohérence atteindre enfin à l’harmonie, un état dynamique encore, et fertile comme jamais encore.

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Claude Levi-Strauss : La vie urbaine

Enfin, il faut faire leur place à de mystérieux facteurs à l’œuvre  dans tant de villes, les chassant vers l’ouest et condamnant leurs quartiers orientaux à la misère ou à la décadence. Simple expression, peut-être, de ce rythme cosmique qui, depuis ses origines, a pénétré l’humanité de la croyance inconsciente que le sens du mouvement solaire est positif, le sens inverse négatif ; que l’un traduit l’ordre, l’autre le désordre. Voilà longtemps que nous n’adorons plus le soleil et que nous avons cessé d’associer les points cardinaux à des qualités magiques : couleurs et vertus. Mais, si rebelle que soit devenu notre esprit euclidien à la conception qualitative de l’espace, il ne dépend pas de nous que les grands phénomènes astronomiques ou même météorologiques n’affectent les régions d’un imperceptible mais indélébile coefficient ; que, pour tous les hommes, la direction est-ouest ne soit celle de l’accomplissement ; et pour l’habitant des régions tempérées de l’hémisphère boréal, que le nord ne soit le siège du froid et de la nuit ; le sud, celui de la chaleur et de la lumière. Rien de tout cela ne transparaît dans la conduite raisonnable de chaque individu. Mais la vie urbaine offre un étrange contraste. Bien qu’elle représente la forme la plus complexe et la plus raffinée de la civilisation, par l’exceptionnelle concentration humaine qu’elle réalise sur un petit espace et par la durée de son cycle, elle précipite dans son creuset des attitudes inconscientes, chacune infinitésimale mais qui, en raison du nombre d’individus  qui les manifestent au même titre et de la même manière, deviennent capables d’engendrer de grands effets. Telle la croissance des villes d’est en ouest et la polarisation du luxe et de la misère selon cette axe, incompréhensible si l’on ne reconnaît ce privilège – ou cette servitude – des villes, à la façon d’un microscope, et grâce au grossissement qui leur est propre, de faire surgir sur la lame de la conscience collective le grouillement microbien de nos ancestrales et toujours vivantes superstitions.

S’agit-il, d’ailleurs, de superstitions ? Dans de telles prédilections, je vois plutôt la marque d’une sagesse que les peuples sauvages ont spontanément pratiquée et contre quoi la rébellion moderne est la vraie folle. Ils ont souvent su gagner leur harmonie mentale aux moindres frais. Quelles usures, quelles irritations inutiles ne nous épargnerions-nous pas si nous acceptions de reconnaître les conditions réelles de notre expérience humaine, et qu’il ne dépend pas de nous de nous affranchir intégralement de ses cadres et de son rythme ? L’espace possède ses valeurs propres, comme les sons et les parfums ont des couleurs, et les sentiments un poids. Cette quête des correspondances n’est pas un jeu de poète ou une mystification  (ainsi qu’on a osé l’écrire à propos du sonnet des voyelles, exemple classique aujourd’hui pour le linguiste qui connaît le fondement – non point de la couleur des phonèmes, variable selon les individus – mais de la relation qui les unit et qui admet une gamme limitée de possibles) ; elle propose au savant le terrain le plus neuf et celui dont l’exploration peut encore lui procurer de riches découvertes. Si les poissons distinguent à la façon de l’esthète les parfums en clairs et foncés, et si les abeilles classent les intensités lumineuses en terme de pesanteur – l’obscurité était pour elles lourde, et la clarté légère – l’œuvre du peintre, du poète ou du musicien, les mythes et les symboles du sauvage doivent nous apparaître, sinon comme une forme supérieure de connaissance, au moins comme la plus fondamentale, la seule véritablement commune, et dont la pensée scientifique constitue seulement la pointe acérée : plus pénétrante parce qu’aiguisée sur la pierre des faits, mais aux prix d’une perte de substance ; et dont l’efficacité tient à son propre pouvoir de percer assez profondément pour que la masse de l’outil suive complètement la tête.

Le sociologue peut apporter son aide à cette élaboration d’un humanisme global et concret. Car les grandes manifestations de la vie sociale ont ceci de commun avec l’œuvre d’art qu’elles naissent au niveau de la vie inconsciente, parce qu’elles sont collectives dans le premier cas, et bien qu’elles soient individuelles dans le second ; mais la différence reste secondaire, elle est même seulement apparente puisque les unes sont produites par le public et les autres pour le public et que ce public leur fournit à toutes deux leur dénominateur commun, et détermine les conditions de leur création.

Ce n’est donc pas de façon métaphorique qu’on a le droit de comparer – comme on l’a si souvent fait – une ville à une symphonie ou à un poème ; ce sont des objets de même nature. Plus précieuses peut-être encore, la ville se situe au confluent de la nature et de l’artifice. Congrégation d’animaux qui enferment leur histoire biologique dans ses limites et qui la modèlent en même temps de toutes leurs intentions d’être pensants, par sa genèse et par sa forme la ville relève simultanément de la procréation biologique, de l’évolution organique et de la création esthétique. Elle est à la fois objet de nature et sujet de culture ; individu et groupe ; vécue et rêvée : la chose humaine par excellence.

Tristes Tropiques, C. Levi-Strauss

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